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Beckett fit ses débuts dans la littérature en 1930 comme traducteur.
Il publia notamment des traductions en vers des poèmes d'André
Breton, René Clavel, Paul Éluard, Guillaume Apollinaire. Cet
apprentissage dans la traduction lui servit lorsqu'il adopta, à partir
de 1945, la langue française comme moyen d'expression littéraire.
Inutile de parler de l'auteur, de la vie de l'auteur, cette vie n'est faite
que de mots: "Des mots, des mots, la mienne ne fut jamais que ça,
pêle-mêle le label des silences et des mots, la mienne de vie,
que je dis finie, ou à venir, ou toujours en cours, selon les mots,
selon les heures, pourvu que ça dure encore, de cette étrange
façon." Voilà ce qui résume la vie de Samuel Beckett,
voilà ce qui fait sa biographie: les mots. Les mots, qui les aura
aimés autant que lui? Ils sont ses compagnons, et son seul soutien.
Lui qui ne se prévaut d'aucune certitude, on le sent bien au solide
au milieu d'eux.
Samuel Beckett a écrit "La Dernière Bande" en anglais.
Il voulait d'abord en faire une pièce radiophonique, puis il décida
d'en faire une pièce de théâtre destinée à
accompagner la création en anglais de "Fin de Partie".
Les deux pièces furent donc jouées ensemble en 1958 à
Londres. Aussitôt après, Beckett entreprit d'adapter la pièce
en français. Elle fut créée au théâtre
Récamier à Paris en 1960 dans une mise en scène de
Roger Blin. Celui-ci avait déjà mis en scène plusieurs
pièces de Beckett... "En attendant Godot" en 1953, "Fin
de Partie" en 1957. Par la suite, il mettra en scène Madeleine
Renaud dans "Ah! les beaux jours". Le rôle de Krapp de "La
Dernière Bande" a été créé par R.
J. Chauffard, mais Beckett a regretté que Roger Blin ne joue pas
lui-même le rôle. Il est intéressant de noter que beaucoup
de comédiens ont refusé les rôles qu'on leur proposait
dans les pièces de Beckett: les personnages leur faisaient peur,
peut-être parce qu'ils ne les comprenaient pas.
Dans "La Dernière Bande", il s'agit d'un monodrame sans
intrigue où un vieillard, Krapp, se confront à divers moments
de sa vie passée, en écoutant des bobines de magnétophone
où il s'est enregistré lui-même, trente ans plus tôt.
Rarement, la pluralité désespérante des temps qui composent
une vie d'homme a été mise en valeur ainsi, et cela grâce
à l'emploi d'un appareil dont l'usage commençait à
peine à se vulgariser quand la pièce fut écrite. Krapp
est un clown. Il écoute les bobines en mangeant des bananes, deux
fois il sort de scène pour aller boire un coup (c'est devenu un ivrogne),
il ricane, fait des gestes d'agacement....
Beckett a eu cette idée moderne et théâtrale de remplacer
la page et l'écriture par le magnétophone et le ruban, concrétisations
visuelles du passage du temps. De la même façon, le personnage
n'est plus un homme qui parle, qui s'explique, mais celui qui s'écoute
et qui part à la rencontre de ses multiples passés. Bien qu'on
ne voie sur scène qu'un seul personnage, le monologue tourne au dialogue;
une conversation s'établit entre le vieillard trébuchant et
le Krapp à la voix vibrante remplie de tous les espoirs qui nourrissent
ses projets d'avenir.