Jacques Prévert
(1900-1977)

On fait de Prévert un poète pour enfants, un doux dingue, un auteur de jolies chansons, un sentimental. On l'encense de n'être pas "un intellectuel," d'avoir incarné, dans cette France où l'art est, paraît-il, toujours "élitaire" (et ceux qui emploient cet adjectif refusent -bizarrement - d'en faire un compliment), le mythe du poète "populaire," donc facile, réduit aux mots (et par là aux pensées) de tous les jours. Sous le tombereau de gentillesses qui accablent son nom, comment le vrai Prévert pourrait-il se relever? Qu'il est difficile de survivre comme artiste - et grand artiste- quand on est enseveli sous les honneurs (posthumes, il est vrai, car Prévert vivant n'aurait jamais toléré de devenir statue).

Et pourtant … Relu presque vingt ans après sa mort, à un moment où commence à se produire enfin, en plein creux (mondial) de la production esthétique, une réévaluation globale du plus puissant mouvement qui ait marqué notre temps, le surréalisme, c'est bien le Prévert authentiquement surréaliste qui révèle, sous la foisonnante multiplicité de ses apparences (auteur presque complet de films; parolier de romances tristes qui, mises en musique par Joseph Kosma, on fait le tour du monde; homme de théâtre; écrivain; créateur de "collage"), l'unité profonde et profondément anticonformiste de son art.

Que Prévert soit un tendre, bourru et coléreux, toujours prêt à s'enflammer contre les formes innombrables de la méchanceté humaine, est un fait. Mais il n'éprouve aucune pitié pour ce qu'il déteste et sait, quand il le faut, régler leur compte à ses ennemis intimes: le prêtre, le juge, le soldat, le riche, tous ceux qui n'ont pas pour devise conjointe "La Liberté ou la Mort" et "Ni Dieu ni maître." En fait, cet amoureux de la femme, des enfants, des oiseaux, des chats, n'a rien d'un amuseur aimable ou d'un bouffon de cour. Constante, sa verve est également violente. Il a, comme Rabelais, le goût de la plaisanterie énorme, comme Hugo celui du calembour sanglant et de la formule populaire qui mord. Son humour frappe juste et dur.

Eternelle cigarette au bec, visage fortement marqué par les plis de l'amertume, yeux bleus délavés d'alcoolique impénitent, le délicieux Prévert portait un masque tragique. Et sa gouaille inimitable est faite d'un mélange subtil d'imprécation et de dérision, de désespoir et de rire, comme l'ont bien vu ses rares continuateurs, des poètes-troubadours, comme Léo Ferré, Boris Vian, Bobby Lapointe, Georges Brassens, Jean-Roger Caussimon, Serge Gainsbourg qui tous, ici ou là, lui ont rendu hommage sans l'imiter.

Comment imiter Prévert, d'ailleurs? Il est faussement limpide. Le vocabulaire, l'usage du vers libre, les pseudo-rimes, les assonances, tout paraît simple. Mais essayez pour voir! Le rythme (la voix même du poète, saccadée, asthmatique, angoissée et marrante à la fois), la concision, le tour brusque des strophes: il n'y a pas de poésie facile, il n'y a que de la mauvaise poésie. Et celle de Prévert, qui n'a suscité aucune Ecole, est le plus souvent bonne. C'est-à-dire savante, au fond.

Maurice Mourier


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This page was first posted October, 2001. © Marie-Magdeleine Chirol, 2001.
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